CRITIQUE - « Corps étranger » de Catherine Lalonde, un beau recueil de poésie sensuelle

Un recueil touffu au verbe cru que celui de Catherine Lalonde qui vient de paraître chez Québec Amérique. Dans ses lignes majeures : poésie du tellurisme, du ti-pop, de la « sur »-vivance des racines, de l’altérité et de l’érotisme.
Les meilleurs poèmes font entendre deux voix par lesquelles s’initie parfois un dialogue étroit, le plus étroit entre l’écriture qui se fait la transcription du corps se vivant et le corps de l’écriture de cette matérialité des mots qui font irruption comme une vie.
La réserve des Grands Jardins cette forêt difforme/ ses arbres brûlés en mon ventre mais restés debout/ le sol rare qui devrait être ailleurs mais/ qui laisse remonter fossiles et souvenirs mon/ jardin personnel chair des/ Merveilles des Angoisses (p.57)
Les mots ont quelque chose de libéré en tant que trace, trace de mémoire près de ce que peut générer la sensualité du corps. Il est beaucoup question de corporéité dans ces poèmes, antérieure à tout souvenir ou toute tentative de fiction- je veux dire de fabrication.
On a déjà dit de la poésie de Catherine Lalonde qu’elle était une oralité raffinée. L’auteure ne le nie pas. Mais il faut remarquer combien l’ensemble est, par ailleurs, très « écrit ». J’assimilerais davantage son écriture à une esthétique de l’ « abandon », près d’un certain automatisme, bien que s’alertant de la difficulté du réflexe égal à la logorrhée dont le reflet inconscient mettrait à mal l’idée reçue d’une dictée- en aval du son.
L’économie de mots y exprime la plénitude de ce qu’une oreille au son peut lire. Beaucoup se fait entendre à travers peu. S’il y a complexité celle-ci se fait finesse. À l’écrit, on le sait, l’œil a un avantage sur l’oreille biologique car à la lecture l’œil est une oreille performante, cérébrale. Son écriture, avec prescience, gagne en vigueur parce qu’aussitôt informée de sa lecture multiple.
Or s’il subsiste, ou s’il est toujours pleinement question d’oralité dans l’écriture de Catherine Lalonde, c’est infiniment pénétrée de sa lecture. Son écriture de l’instant, jamais par-devant la dictée autre du son à l’instant, a un pouvoir déliant sur sa capacité de lectures, conférant à la complexité lisibilité et style.
Catherine Lalonde me confiait que ses poèmes gardent des résonances de son vécu. Ceux-ci n’y réfèrent plus directement tant le relais de l’écriture s’y est substitué pour s’en faire l’essentielle attention.
Au fil des poèmes, le souvenir de « quelqu’un » (qui parle sous le « tu »? d’où parle-t-il à ce « tu » destinataire?), le souvenir de l’Histoire migrent ailleurs, déportant dans l’espace et le temps de l’écriture les mots-objets que la pensée émet, y adhérant, sans pouvoir les reconnaître. Au fil des poèmes, la figure plurivoque du « toi » ou du « je » s’estompe, puis se fond au chuchotis des mots telles des voix se signalant en définitive comme la pure altérité d’une œuvre de langage.
Je rêve de douleurs ou j’écris?/ ce qu’était nous que deviendra/ l’histoire qu’il fallait migrer/ notre chair individuelle/ et les celles moi pas dites ici/ rêvées dans le rêve/ écrites dans le dire/ implicites et si seules/ saignées comme déchets […] (p.64)
La figure du « toi », qui tend vers l’impersonnel, menacée aussi de finir en mot-objet, demeure appel et écoute retenant un dialogue animant les mots. Parmi les objets non-reconnus de la pensée, se multipliant, écrire persiste sur ses traces en quête d’une inscription de l’intelligible pour une reconnaissance plus générale en parité avec le réel- et au-delà! - d’un enjeu qui implique, afin de se retendre, le « devenir » humain de la pensée.
[…] Toi/ ma différence de nager/ dans le rebours des paroles te/ permettre/ de draver l’essentiel jusqu’au trou absurde/ où naissent les vieilles légendes/ le bestiaire cosmogonique les menteries la salmonellose/ et toute première notion de l’autre (p.62)
L’écriture approchant à la lettre la traversée sans retour de l’inéluctable (qui reste néanmoins une idée-limite) est orientée vers l’appel d’une bouche « proférée » des mots qui creuse l’écoute de l’ineffable pour re-fonder le nécessaire équilibre aussi à re-conduire entre formes et expérience.
[…] entends-tu c’est moi dessous/ qui cherche dans le lichen de ma langue les mots fossiles/ les mots/ revenir retiens reste/ c’est ma parole mécanisée sans objet/ sans Toi sans signifiant.
L’inconscient du poème n’est pas le pur dehors de l’association fortuite des mots, mais l’en-dehors. Il s’oriente primitivement par une articulation à son aveugle obéissance qui n’est pas si étrangère à l’articulation relayée de la raison, où la profondeur- de l’approfondissement- plus haut se dispute son archéologie.
Je cherche dans les pages les provisions de bouche que/ tu aurais oubliées/ pour les draguer avec moi vers le fond. (p.104)
Toi parti j’ai encore le grognement d’amour préverbal/ le pulse d’avant le dire/ la langue haletante/ j’ai le oui (p.105)
L’écriture faite poème forme une boucle, de lecture avec l’écriture et du poème avec le réel, qui n’est pas assimilation insensée d’une autre réalité ou sur-réalité des mots dans les mots mais relation à travers eux par un espace de création qui est temps de la relation, par le dialogue, du « tu » à « tu » ou du « je »à « tu ». Ouverture sans limites de l’écrire à sa forme immanente par la seule source du « oui »- Ô toute confiance à l’appel consenti de l’abandon- allant du mot-à-mot, et dans un plus sourd consentement : de l’unique ressource revenant d’un mot au son à l’autre.
Ouverture sans limites jusqu’à pauvreté matérielle et immémoriale- objectivement instruite- de l’écrire. L’aveugle perspective de pensée laisse affleurer en elle par des ruptures du non-pensé une mémoire objectale que transforme son point de fuite. Aucune errance de la langue ne déborde le silence de la tache pour langage. Flux de la fouille qui transcende l’effacement du non-Être et l’aporie de l’Être se butant à « cela » dit d’un dire impuissancié dans le dire en réchappant « cela » même : in-signifiant.
La figure du « toi », parlante, interpellée, puis indéchiffrable plus en avant de ce que ça écrit, tout comme ça s’écrit, est un souvenir plus profond que la nostalgie soutenant la distance inséparable au poignet d’un dehors assigné par une intention de l’écrit. De l’autre à l’altérité, la figure du « toi » est moins une lecture entendue- mot-quelqu’un? depuis quelqu’un! vers quelqu’un! - de l’écrit qu’une correspondance différée dans l’acte d’écrire où le leurre de la coïncidence, entre appel et écoute, d’une situation surréaliste élémentaire des mots de la langue, se mêle d’évidence, disséminant la figure multiple du « toi » non plus perdue nulle part, or comme à trouver dans un visage de l’écrit.
La porte s’ouvre sur le puits/l’étonnement sans fond/j’apporte mes mains vides/ne reconnais jamais ton visage/ […] (p.40)
« Comme » épreuve du Réel, interposant une interprétation de la question éthique du relationnel dans le poème à la « béante affirmation de son expérience spirituelle », est évitée la pollution à vide de l’immonde. J’insinue là que doit être évité l’écueil de la souveraineté de la voix sur le poème, et par écho de près en près, comme on le voit depuis la tête se levant du livre, la souveraineté du poème sur les choses-langage du dehors qui furent, et encore, l’imaginaire qui a donné forme à l’attention de Toi, dans l’étonnement transitoire du « tu ». Je veux faire entendre surtout que s’évite l’écueil de la souveraineté qu’on s’aliène- « J’il », sujet indifférent - cette pire rupture- du déchet comme monde bien davantage que la relation du monde à ses couches de déchet- mais ici tout de même, parce que subsiste relation, la vérité d’un humus pour l’esprit.
Il semble que « tu » annonce(s) une trans-valuation plutôt que la béance d’une ouverture. « Tu » plus profond que toute nostalgie, moins buté que l’aveuglement frondeur de l’apostrophe, où les ressources de l’étonnement se substituent radicalement aux ressources de l’attente tout en la surmontant.
J.S.BOISVERT
Collaboration spéciale
jsboisvert@hotmail.com

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